jeudi 1 novembre 2007

A propos de novembre 2007

Tout au long de ces chroniques sur les mois de l’année, j’ai longuement, expliqué et commenté tout ce que nous devons aux premiers calendriers établis dans les temps les plus reculés, avec une précision qui force notre admiration à cause de sa justesse, et j’ai aussi souligné ce qui nous reste et que nous utilisons de façon inconsciente, comme les noms de ces derniers mois de l’année qui ont gardé leur étymologie décimale, celle du calendrier en usage dans le Latium quand les deux frères Romus et Romulus ont fondé la Rome éternelle en s’étripant consciencieusement pour savoir lequel serait le plus fort.
Novembre est dans cette lignée, lui qui continue de s’écrire en abrégé, notamment dans les actes anciens (ceci est pour ceux qui tentent d’établir leur généalogie) «9bre» ou «IXbre». Donc septembre est bien 7bre ou VIIbre, octobre 8bre ou VIIIbre, et décembre 10bre ou Xbre. Qu’on se le dise et ça évitera des erreurs. De même j’ai aussi remis dans nos mémoires cette façon de compter que l’on qualifie de vieillotte et qui sonne pourtant si bien : septante, octante et nonante et qui nous donne la série des sexagénaires, septuagénaires et plus encore !


Ah ces Romains ! Ils célébraient le 5 de ce mois, les Neptunales en l’honneur de Neptune. On organisait aussi ce jour-là le festin de Jupiter et on appelait cette fête le Lectisternium, parce qu’on dressait ce jour-là des lits dans les temples des Dieux pour y festoyer. Tite Live nous donne la description du plus ancien lectisterne connu organisé pour apaiser la colère des dieux après un été pestilentiel à cause de la chaleur qui avait régné sur Rome, suivi d’un hiver prématuré qui avait désolé la République. Je relève dans ce récit qu’à cette occasion on se posait déjà des questions sur un sujet qui reste d’actualité… : «l'hospitalité fut donnée à tous les étrangers connus ou inconnus, et des paroles amicales et gracieuses furent échangées entre ennemis. On enleva leurs liens aux prisonniers durant ces jours et l'on se fit ensuite scrupule d'enchaîner de nouveau ceux que les dieux avaient délivrés.» (Tite Live, V, 43)
Les lectisternia, d'abord peu fréquents, se multiplient au temps des guerres d'Hannibal. Mais on les trouva sans doute peu efficaces car, après la bataille de Cannes, il n'en fut plus célébré, et l'histoire ne mentionne que rarement cette cérémonie, du moins sous la République.

Le 15 novembre on donnait des jeux pour le peuple, dans le cirque Romain. C’étaient les «jeux Plébéiens». Puis du 21 au 24 on célébrait «les Brumales», ou «fêtes des jours d’hiver». Et le 27 on faisait des sacrifices mortuaires aux mânes des Gaulois et des Grecs que l’on avait enterrés vifs à Rome, au lieu dit le marché aux Bœufs, ceci pour ne pas être importunés par leurs âmes, ou simplement par le souvenir de cette séance plutôt barbare pour eux «gens civilisés» .

Pour les Égyptiens, ce mois correspondait au mois d’Arthyr. On célébrait pendant quatre jours autour du 17 du mois, une fête lugubre en l’honneur de la déesse Isis, affligée de la perte d’Osiris son frère, que son mari Typhon (ou Seth avait tué. Cette fête s’appelait la recherche d’Osiris. Si je souligne cette légende en vous invitant à la relire dans vos classiques, c’est qu’elle est étroitement liée au calendrier. Les Égyptiens se référaient à un calendrier de 12 mois de 30 jours, auxquels on ajoutait 5 jours dits épagomènes. C’est à chacun de ces jours que naquirent de l’union du ciel :«Nout», et de la terre :«Get», sept enfants dont Isis et Osiris mais aussi Seth. Seth ayant supplanté Osiris comme mari d’Isis, le fit exécuter et fit disparaître son corps. Et Isis recherchant le corps d’Osiris est devenu le symbole de la divinité protectrice des défunts.

Les Celtes eux, avaient fait de cette période, le début d’une nouvelle année. Ils pensaient que dans la nuit du premier de ce mois, les portes de l’autre monde étaient ouvertes. Ainsi, les vivants pouvaient impunément pénétrer dans l’au-delà, tandis que les revenants et les fées envahissaient pour un temps le monde des humains. Cet échange entre les deux mondes, cette circulation des âmes, marque les nombreuses légendes de la Toussaint. On peut même dire qu’il est au cœur de tout l’imaginaire celtique.

Dans un ancien texte mythologique irlandais intitulé La Maladie de Cuchulainn, Samain est la date fatidique au cours de laquelle le héros Cuchulainn veut capturer deux oiseaux blancs sur un lac. Sans se méfier, il lance son javelot qui traverse l’aile d’une de ces créatures mais les deux oiseaux lui échappent et disparaissent sous l’eau. Alors Cuchulainn se désespère et s’endort. Deux femmes viennent vers lui et le battent au point de le laisser dans un état léthargique pendant un an. Les deux femmes-oiseaux, étaient des fées, c’est-à-dire des déesses de l’autre monde qui venaient se venger sur Cuchulainn de l’injure qu’elles avaient subie. C’est ainsi qu’à Samain, moment fatidique, le héros Cuchulainn a rencontré les déesses de l’autre monde, pour son malheur. Ce vieux récit où l’on reconnaît au passage le thème du Lac des cygnes rendu célèbre par le ballet de Tchaïkovsky, témoigne de la survivance médiévale des vieilles croyances celtiques de Samain.

Naturellement, le christianisme médiéval allait chercher à s’approprier cette vieille fête celtique. En 737, le pape Grégoire III eut l’idée d’un office en l’honneur de tous les saints qui ne pouvaient être fêtés dans l’année. L’idée de la Toussaint était née mais pas encore la date. C’est seulement en 837 que Louis le Débonnaire ordonna que cette fête de tous les saints fût célébrée le 1er novembre en Gaule et en Germanie. Le jour des morts (ou commémoration des défunts) est d’institution encore plus tardive puisqu’il remonte à la fin du Xème siècle lorsqu’un abbé de Cluny invita tous ses couvents à prier le 2 novembre pour les âmes du Purgatoire.

Pour le christianisme, les deux fêtes des saints et des morts sont bien distinctes mais, dans l’esprit populaire, la Toussaint et la Fête des Morts se confondent. Elles ne font que recouvrir les restes de la vieille fête celtique des revenants ou des fées.

La fête d’ Halloween, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, rejoint très directement la vieille mémoire celtique des revenants de Samain. C’est littéralement : le jour veille de la Toussaint, du mot anglais Halloween, abréviation de «allhallow-even» qui signifie «eve of All Saints». Halloween n’est pas une fête pour les enfants.. Les rites importés d’Irlande vers les Etats-Unis, agrémentés de la légende celte et de celle de Jack O’Lantern ont donné naissance à cette débauche de réjouissances dont on ne sait plus très bien ce qu’elles signifient.

A grands renfort de publicité, relayée par nos médias qui ne savent plus faire preuve de discernement dans leur rôle d’information et d’éducation, les vendeurs de bimbeloteries et d’autres attrape-nigauds ont su exploiter ces vielles réminiscences et les commerciaux continuent de nous matraquer de bêtises en tous genres, vidées de sens profond. Il fallait «utiliser» ce créneau entre les grandes vacances et Noël, et saisir l’opportunité des vacances de la Toussaint pour faire du fric, à la mode américaine. Que ne ferait-on pas pour nos «chers petits» ! Tous les pourfendeurs des idées venues d’outre Atlantique et tous ceux qui prétendent défendre un commerce plus juste et adapté à une vie plus décente feraient bien de réfléchir à deux fois avant de se faire «amplificateurs» de cette fête d’Halloween. Y compris nos journaux locaux en Uzège ! Très peu nous rappellent le sens réel de cette fête.

Il y a pourtant une occasion idéale pour valoriser ce temps de début novembre, en rappelant la mémoire des morts de nos familles et nos amis. La mort fait partie de la vie. On pourrait aussi donner de bonnes recettes pour cuisiner les courges et autres cucurbitacées, dont on connaît bien les vertus pour nos santés. La santé c’est aussi la vie !
Des jours féries du mois je ferai remarquer que personne ne songe à les remettre en cause ceux-là ! je dirai aussi, pour l’avoir vécu que je me suis trouvé face à une revendication syndicale très sérieuse, qui tendait à faire instituer d’autres jours non travaillés pour compenser les jours fériés quand ceux-ci tombaient un dimanche ! Vu le climat ambiant des revendications syndicales actuelles, ça fait du bien de donner au passage ce petit coup de griffe, histoire d’inviter chacun à bien s’informer sur tout ce qu’on nous dit pas sur des sujets d’une actualité brûlante.

Novembre c’est le mois où l’on célèbre Grégoire de Tours si connu pour son «Histoire des Francs», mais aussi le fameux pape Gélase, ce kabyle au pontificat si court et qui fut un grand organisateur et réformateur, comme plus tard saint Charles Borromée fêté aussi ce mois-ci. Je ne parlerai pas d’Albert le Grand à l’esprit encyclopédique, ni de Saint Hubert à la légende bien ancrée dans nos mémoires.

Je ne retiendrai que le grand Saint Martin qui nous vaut le nom d’un si grand nombre de communes en France et tant de si belles églises. A son sujet je voudrais rappeler trois choses : «l’été de la saint Martin», le mot «chapelle» et le nom d’un bel oiseau «le martin-pécheur».

L’«été de la saint Martin», aurait deux origines liées à la légende du saint tourangeau. La première, et la seule authentique disent les Picards, remonte au fait le plus connu de la légende de Saint Martin. Soldat de l’armée romaine, regagnant sa garnison un 11 novembre, il croisa près d’Amiens, un pauvre hère grelottant par un froid particulièrement rigoureux ; il tira son épée, trancha son manteau en deux et couvrit le malheureux. Au même instant, la nuée qui obscurcissait le ciel s’entrouvrit, laissant le soleil resplendir, puis elle se dissipa tout à fait et la terre fut bientôt réchauffée. «En mémoire de ta bonne action, je donnerai désormais à la terre, chaque année à la même époque, quelques jours de beau temps» (cité par Bidault de l’Isle, dans les Vieux dictons de nos Campagnes.) Les Picards tiennent cette légende pour la seule vraie.

Le second interprétation est reliée à la mort du saint à Candes sur Loire. Les moines du lieu voulurent le veiller et surtout garder son corps. Mais ceux de Marmoutier, abbaye qu’il avait fondée, estimèrent que cet honneur leur revenait au nom du diocèse de Tours, où Martin avait été évêque. Après qu’ils se furent mis d’accord pour le veiller ensemble, il arriva que les premiers s’assoupirent, et les Tourangeaux en profitèrent pour disparaître avec le corps. Leur voyage fut favorisé par un «soleil si radieux et si chaud que les roses fleurirent et la verdure reparut. Ce fut l’origine de l’été qui, chaque année, se renouvelle à la même date (10 et 11 novembre) pour commémorer ce miracle.» (Bidault de l’Isle). On comprend bien que les Tourangeaux tiennent cette légende pour la seule vraie.

Il semble qu’avec les perturbations atmosphériques et les évolutions des cycles lunaire et solaire, cette période ait tendance à se déplacer de quelques jours en avant, comme nous venons de le constater les derniers jours de ce mois d’octobre.

On prête aussi à saint Martin l’origine du mot «chapelle» ! En effet la moitié du manteau que Martin avait gardé, a été conservé précieusement dans un sanctuaire qui a pris en conséquence le nom de capella. De ce mot, on a fait le mot Chapelle qui désigne une petite église ou une pièce attenante à une nef d’église, abritant souvent un autel et la plupart du temps des reliques.

Le troisième élément que nous aurait légué Saint Martin est plus fantaisiste, mais il est si joli que je vous le livre ici. Au cours de ses longues pérégrinations, enseignant ses disciples, Martin, voyant des martins-pêcheurs se disputer des poissons, il explique à ses disciples que les démons se disputent de la même manière les âmes des chrétiens. Et les oiseaux prirent ainsi le nom de l'évêque !

Autrefois la saint Martin était l’occasion de faire bombance avant le jeûne traditionnel de l’avent. C’était l’occasion de goûter le vin nouveau. Pas avant ! pour des raisons de lune alors qu’aujourd’hui nos vignerons du Midi font du vin primeur pour des raisons commerciales, et ce vin primeur n’est pas du bon vin.. pas même du vin ! vu que la vinification n’est pas encore terminée. Commerce quand tu nous tiens !

Après le fugace été de la saint Martin, brumes et brouillards de la première quinzaine font vite place, à un refroidissement progressif accompagné de pluies interminables, de vents forts et parfois de neige dans la seconde quinzaine. Je prévois, en regardant la lune, qu’il devrait faire froid et même très froid autour du 11 novembre cette année avec la nouvelle lune le 9.

Novembre est Brumaire dans sa première moitié et Frimaire après le 22, ce qui correspondra à la pleine lune qui sera à son périgée le 24. «Novembre, le mois des brumes, réchauffe par-devant et refroidit par derrière.». Et ne dit-on pas aussi : «A la mi-novembre passée, il peut venter et neiger !»

Pour nous tous ce mois reste le mois des labours, du début des tailles, des plantations de la sainte Catherine mais aussi des Catherinettes ; le mois de fêtes des chorales pour la sainte Cécile et dans la liturgie, la fin du temps ordinaire, et le début de l’Avent, c’est à dire de l’entrée dans un nouveau cycle liturgique qui nous prépare aux grandes célébrations des étapes de la vie du Christ, à commencer par sa naissance ;
«Je fais allumer maint tison
Novembre suis qui règne a plein
Toute personne de façon
Doit penser d’avoir vin et pain
Et doit prier au souverain
Roy des Cieulx pour son saulvement
Car en mon temps il est certain
Que tout meurt naturellement
»

Je suis novembre. A Diou sias !

Jean Mignot le 1er Novembre 2007
cruviers-larnac@cegetel.net

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