Au nom du Grand-père
11 novembre 1918… La Grande Guerre prend officiellement fin. L’Europe est exsangue, ruinée… Le quart Nord-Est de la France est dévasté, des villages entiers sont rayés de la carte, il faudra des années pour relever les ruines. Dans toute l’Europe, c’est une hécatombe : contrairement à la guerre suivante, les morts sont avant tout de jeunes hommes venant de toutes les régions, même des villages les plus reculés de France. Toute une génération a été sacrifiée dans la boue des tranchées, on manquera pour longtemps d’hommes qualifiés. Mais la guerre est terminée, c’est ce qui compte !
Vient le temps du souvenir.
Il y a le souvenir officiel : l’on élève des monuments, l’on organise des commémorations. Il n’est rien au regard du souvenir privé qui reste du domaine de l’intime, celui des familles, celui des combattants surtout. C’est pour cela que le livre de Max Lemaître, Carnets de Voyage, publié aux Editions YSEC, est un ouvrage indispensable à qui veut comprendre cette Histoire là. L’auteur a repris les carnets de son grand-père, Achille Lemaître, soldat de 2e classe du 110e Régiment d’infanterie avec qui il combattit, traversant une centaine de villes et de villages, parcourant près de 10.000 kilomètres. Comme nombre d’Anciens Combattants, Achille ne fut pas très loquace. Difficile de raconter une guerre comme celle de 14, parce que les mots sont faibles pour traduire actes et pensées, parce qu’il y a aussi la pudeur d’être revenu alors que tant de frères d’armes ne sont pas rentrés. C’est qu’Achille a été de tous les combats du 110 ! Les Eparges, la Marne, Verdun, Douaumont, Fleury, la Somme et tant d’autres endroits… C’est toute la Grande Guerre qui défile dans ces pages. Jeune diplômé, il se retrouve téléphoniste, de ceux qui sont en première ligne. Blessé gravement d’une balle qui se logea sous la langue et d’un éclat d’obus dans la région lombaire en avril 1917, il ne dut son salut qu’au hasard : deux brancardiers passant près de lui s’aperçurent qu’il respirait encore. Décoré de la Croix de Guerre, de la croix du Combattant et de la Médaille militaire, il reprit une vie normale (mais l’est-elle vraiment après avoir vécu tout cela ?) une fois libéré de ses obligations militaires. Finalement, il décède en 1979 au terme d’une vie bien remplie.
Témoigner avec amour filial
Le livre que son petit-fils Max, historien de la région de Fécamp, lui consacre est à mettre entre toutes les mains. Après avoir présenté la famille, il nous fait pénétrer dans l’intimité d’Achille. On le suit dans le Dunkerque de la fin de la Belle Epoque, richement illustré. Difficile de ne pas emboîter le pas du jeune conscrit quand vient le temps de la guerre. Les notes des deux carnets d’Achille sont reproduites scrupuleusement, mais Max fait le maximum ! Tout est mis en œuvre pour comprendre le récit et le replacer dans son contexte. Les illustrations ne manquent pas : photos, cartes postales, documents inédits et familiaux. Les photos d’Achille et de ses camarades ramènent à la vie quotidienne du poilu. L’iconographie est pléthorique. De plus, on ne manque pas de petites notes d’explication. Au détour des pages, on découvre de nombreuses photos des paysages devenus alors ordinaires pour Achille : des ruines à perte de vue, des monceaux de briques et de pierre qui étaient auparavant des maisons, des écoles, des églises. Et puis, il y a les cartes, claires et synthétiques qui permettent de suivre le parcours d’Achille au travers des nombreux champs de bataille. Achille est de plus en plus proche du lecteur qui, en définitive, regrette de ne l’avoir pas connu… Mais Achille n’est pas le seul à avoir souffert, prié, espéré dans les tranchées. Le livre s’achève avec Jules Annet, l’autre grand-père de Max Lemaître et sur François Fiquet, un des grands-pères de son épouse, rappelant si besoin était que la « guerre universelle » telle qu’on la nommait alors, l’était pour toutes les familles de France et d’ailleurs car elle n’épargna aucun village, aucune famille.
Que dire enfin pour convaincre le lecteur de l’importance de ces notes publiées avec un amour filial évident ? Qu’en les lisant, c’est aussi rendre hommage aux centaines de jeunes hommes de l’agglomération dunkerquoise et de la région jetés dans une guerre où ceux qui survécurent furent marqués à jamais dans leurs âmes ou dans leur chair. Presque un siècle après, le souvenir de leur martyre reste vivace.
Max Lemaître : carnets de voyage, un regard sur la Grande Guerre, éditions YSEC, Louviers, 2006, 127 pages, ISBN 2-84673-071-7
François HANSCOTTE
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