mardi 14 novembre 2006

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La Voix du Nord - 14/11/2006


Un trésor espagnol découvert à Valenciennes


HISTOIRE Lors d’un chantier de fouilles préventives, les archéologues municipaux ont déterré des centaines de pièces d’armures datant de la fin du XVIe siècle
Quatre cents pièces d’armures datant de la fin du XVIe siècle, empilées et enfouies dans le sous-sol de Valenciennes : c’est un véritable trésor que les archéologues municipaux de Valenciennes ont mis au jour la semaine dernière. Cette découverte est un fait inédit en France.

PAR JULIE LEMARCHAND ET THÉO TERSCHLUSEN

C’est le grand nombre d’éléments déterrés et leur disposition particulière qui donnent à la découverte des archéologues municipaux de Valenciennes un caractère exceptionnel : des centaines de plastrons, empilés sur près d’un mètre de hauteur dans une fosse carrée d’un mètre cinquante de côté, enfouis dans le sol à l’emplacement de la salle Le Comte, une ancienne résidence comtale. Au total, plus de quatre cents pièces ont été mises au jour depuis lundi dernier, date à laquelle les archéologues municipaux ont entamé un diagnostic derrière la villa Toriani (centre municipal Arts et Loisirs) avant le démarrage d’un chantier immobilier.

« Nous avons aussi trouvé quatre casques, et, dans une fosse plus petite, des mécanismes d’arquebuse, l’ancêtre du mousquet », complète l’archéologue Arnaud Tixador. « En gros, il y a de quoi équiper deux cents hommes. D’après les casques, ces pièces sont vraisemblablement des éléments d’armement espagnols datant de la fin du XVIe siècle », pouvait préciser hier le directeur du service archéologique municipal, Philippe Beaussart. En revanche, il était encore trop tôt pour expliquer la raison de ce dépôt massif.Il est possible que ce « trésor d’armement » ait été enfoui pour être mis à l’abri, lors de la période de troubles religieux qui caractérise la seconde moitié du XVIe siècle. « Ou alors ces armures étaient obsolètes et ont été déposées ici en attendant d’être refondues pour en récupérer le fer », suggère Philippe Beaussart.
En effet, l’ancienne résidence comtale qui s’élevait à l’emplacement du chantier actuel fut morcelée en plusieurs dépendances. Celle qui bordait le bras aujourd’hui mort de l’Escaut fut notamment occupée par Jacques Perdrix, fondeur de l’artillerie royale sous le règne de Philippe II d’Espagne. « Il y eut une fonderie ici à une époque, mais nous ne savons pas exactement quand », ajoute M. Beaussart. En attendant le résultat des analyses qui permettront d’en savoir un peu plus sur cette découverte majeure, les fouilles continuent. « Il n’est pas exclu de trouver d’autres éléments dans le sous-sol de la parcelle », annonce l’archéologue Patrice Korpiun.

Le temps de l’âge d’or

« Une découverte exceptionnelle, qui n’a peut-être d’équivalent qu’en Suisse. » C’est ainsi que le professeur d’université de Lille III Philippe Guignet, spécialiste éminent de l’histoire locale, qualifie la découverte.
La faute a pas de chance. Auteur d’une Nouvelle histoire de Valenciennes (1) en librairie cette semaine, Philippe Guignet, natif de Valenciennes, a réussi la gageure de faire tenir en quelque 250 pages toute l’histoire de Valenciennes, du néolithique à... l’inauguration du tramway.

Mais son livre est paru quelques jours avant « la » trouvaille. Imparable. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage situe en filigrane tout l’arrière-plan du trésor découvert ici. Valenciennes est l’exemple même de ces cités à l’essor rapide durant le Moyen Âge, poussée qu’elle est par le commerce et la manufacture.

Symbole de ce développement, la ville, rappelle Philippe Guignet, est une des premières à obtenir sa charte d’émancipation, qui accorde à la commune son autonomie. Mais c’est sous la domination espagnole que Valenciennes vivra un véritable âge d’or, que même la peste ne ternit pas. Grâce aux emplois développés par ses artisans et commerçants, la démographie galope. La ville occupe alors le sixième rang de la hiérarchie urbaine des Flandres. Distancée par ces géantes que sont Anvers, Gand et Bruxelles, elle concurrence aisément Lille. La datation des armures, selon les premières constatations des archéologues, en fait des contemporaines de cet âge d’or. À moins qu’elles ne soient directement issues des troubles qui mettront fin à la splendeur valenciennoise. En 1566, les protestants de la ville mettent à sac des églises. L’année suivante, le grand bailli du Hainaut reprend le contrôle de la cité, au nom du roi d’Espagne très catholique. Mais les sanctions qui suivent font s’enfuir une grande partie de l’élite protestante. La ville devra attendre la Belle Époque et l’industrialisation pour connaître une nouvelle expansion. Pour Philippe Guignet, Valenciennes « n’était pas, à l’instar de Liège, connu pour être une manufacture de cuirasses importante ». Le mystère de l’arsenal reste donc à percer. Mais ces armements sont un beau symbole d’une histoire aussi riche que tourmentée.

1. – Éditions Privat, 30 E.

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