dimanche 4 juin 2006

La ville khaki

'La Ville Khaki'
par Jacques Freneuse

Les Anglais en France


Quelle transformation dans nos villes françaises! Avec la souplesse qui caractérise notre race, elles se sont adaptées aux nécessités de la guerre et ont pris une physionomie nouvelle. C'est le cas notamment pour celles qui sont devenues des « bases » anglaises ou américaines. Un témoin nous fait ici le portrait de l'une d'elles. Boulogne-sur-Mer, qui emprunte sa physionomie originale et sa couleur aux uniformes khakis de nos Alliés.

Le décor est toujours le même, dont la beauté vous émeut dès la gare, pour peu que vous aimiez comme moi cette vieille ville couronnée du dôme de sa cathédrale et de la tour de son château, et dont les maisons moutonnent du haut en bas de la falaise jusque sur la plage. Baignée de brume marine, enveloppée des fumées du port et des usines de la Liane, il s'élève de ses quais et de ses places les mille rumeurs d'une incessante activité: sirènes, trompes d'autos, sonnettes des tramways, cris des marchandes de poisson.

Mais vous avez à peine franchi le pont Marguet, que vos yeux sont frappés d'une singulière nouveauté: c'est l'obsession du khaki. Ecossais en jupes à housses khaki et en bérets, fantassins de tous les « shires » de l'Angleterre, cavaliers à casquettes plates, lourdement bottés, ambulanciers de la Red-Cross: tous ces uniformes khaki, à peine relevés d'un insigne de couleur, font par les rues comme un fourmillement de hannetons. Un officiel-français, au képi or et rouge, pique çà et là, dans cette monotonie, une note d'exotisme à rebours; une chéchia affecte un air de contresens: c'est la ville du khaki.

Khaki sur les quais, au long desquels viennent se ranger d'énormes cargos pleins de soldats khakis; khaki sur la place du marché, autour de l'église Saint- Nicolas, parmi les vives couleurs des fleurs en pot, des légumes verts, des écroulements de carottes et de pommes; khaki dans les hôtels, les auberges et les cabarets.

Si les rues ont pris l'aspect anglais, les hôtels de la coquette ville balnéaire, les maisons d'importance sont devenues autant d'hôpitaux, d'offices, de homes, de bases, de dispensaires britanniques. Aux fenêtres, grandes ouvertes sur le port, de l'hôtel C... apparaissent, entre les géraniums, de frais visages roses et blonds de nurses à cols blancs. Partout des enseignes incompréhensibles pour les profanes: Y. M. C. A. Office; Bureau M. V. S.; Pay office B. C. M. Devant la plage, les hôtels chic sont assaillis par des officiers khaki harnachés, sanglés, guêtres de fauve, descendant qui d'autos, qui de voitures de place, également prodigues, laconiques et formels.

Mm. les Officiers Arrivent
Riches de leurs soldes brillantes qui mettent leurs lieutenants sur le pied de nos commandants, équipés luxueusement, la jaquette pincée, le genou serré dans la culotte de cheval, ils promènent des torses de jeunes dieux et des visages rasés de gentlemen. L'état-major se distingue par des pare ments rouges à la casquette et au col; les Ecossais arborent à leurs bonnets d'étincelants attributs représentant des harpes, des têtes de cerf, ou des chardons; ils portent dans leur bas droit le couteau de criasse à poignée de nacre; leurs genoux nus battent les kilts multicolores housses de khaki. Ah! l'élégante armée!

Allongés dans leurs autos luxueuses, assis à la terrasse d'un café ou grimpés sur la chaise d'un bar, devant un verre d'ale ou de stout, ces hommes admirables n'abandonnent jamais cette allure à la fois nonchalante et guindée que précise l'éclat d'un monocle, qu'aggrave le geste toojours prompt à lancer négligemment sur une table une paire de gants à crispins de cinquante francs.

Qui passerait une heure à les observer dans le hall de l'hôtel F..., se .livrerait à la plus intéressante, la plus piquante, plus amusante étude psychologique. « A room please? »
Ils arrivent en rangs si pressés qu'on a juste le temps de leur tendre un papier où le numéro de leur chambre est inscrit. Salles de bains et tubs font rage: c'est une consommation d'eau extraordinaire.

Au bar, allongés dans des rockings ou vautrés dans des fauteuils de cuir, les pieds en l'air, ils absorbent silencieusement leurs sodas en chassant au plafond la fumée de leurs cigarettes à odeur de miel.

Il y a là des hommes qui viennent de l'Egypte, des Indes, du Canada, du Natal. Dans cette hôtellerie qui a vu passer le roi, le prince de Galles, Kitchener, French, Joffre, etc., ils circulent avec une aisance sans pareille, au courant des aîtres en cinq minutes, serrant des mains au passage ou s'esclaffant à des rencontres inattendues. Certains ont avec eux des animaux favoris; des officiers de l'armée des Indes sortent de leur poche des lézards gobe-mouches qu'ils placent contre une vitre pour engager des paris sur la bestiole qui mettra le plus de mouches à mal dans le moins de termps. Quand l'hôtel est plein, ils insistent pour passer la nuit dans un fauteuil; quand tous les fauteuils sont pris, ils couchent à terre sur les tapis. Le « cloak-room » est un amoncellement fantastique de manteaux khakis, de chapeaux canadiens, de bérets, de casquettes, de bonnets écossais. La caissière accroche derrière elle, à un clou fiché au mur, les paires de gants oubliées: trente ou quarante par semaine; quant aux pyjamas, au linge abandonné volontairement ou non dans les chambres, il y en a des armoires pleines.

La Rue est aux Tommies
Fort nombreux le jour, ils sont après cinq heures, innombrables. Les tramways suburbains les amènent des camps environnants par véritables grappes: sur les marchepieds, sur les tampons, partout où peut se poser un pied, s'accrocher une main, il y a un soldat khaki. Rasés jusqu'au sang, cirés à l'os de mouton, la badine en main, ils déambulent par groupes sympathiques, toujours avides des curiosités de la grande ville, après une journée passée à l'entraînement. Ah! ces bazars qui proposent aux regards des bracelets-montres, des couteaux, des pipes, et d'extravagantes cartes postales ornées de dentelle et de soie! Et les cinémas où Charlie Chaplain — que nous appelons Charlot — les fait rire aux larmes, et où l'orchestre joue à leur intention les touchantes romances: 'Till the boys corne home', ou 'There's a long, long trail', si chères à leurs naïfs cœurs anglais! Dans les estaminets, ils sont serrés coude à coude, la pipe à la bouche, devant un verre de bière, silencieux et gênés de ne pas boire debout. Quelques-uns préfèrent les vieux bars de Boulogne: Pope's Bar, Red Lion, bas de plafond et enfumés, où ils retrouvent, avec l'odeur de l'Angleterre, ce « stout » noir et épais qui leur réchauffe l'estomac.

Tous sont d'une grande politesse et d'une extrême obligeance. Un soldat anglais ne manquera jamais de céder sa place dans un tramway à une femme, fût-ce une femme du peuple. Un soir, vers sept heures et demie, une toute jeune fille s'évertuait à tourner la manivelle qui fait descendre les contrevents de fer de sa boutique. Deux Anzacs passent, le chapeau de feutre sur l'oreille:
« Pâdon, mamoiselle! »
Et ils se disputent le plaisir de venir en aide à la jeune fille qui rougit, sourit, puis remercie.
Entre eux, les soldats anglais entretiennent une camaraderie, un esprit de corps toujours prêt à se dévouer. Si, dans un groupe, l'un d'eux est démuni d'argent, les autres paient son écot, à charge de revanche. Et quand, d'aventure, un jeune Tommy s'est laissé surprendre par l'effet de boissons françaises dont il n'a pas su se méfier, ceux qui l'accompagnent le soutiennent, l'entourent, en un mot l'escamotent: ainsi il n'y aura pas de scandale et peut-être une punition sera-t-elle évitée.

C'est que les gendarmes de la «military police », en khaki eux aussi, mais reconnaissables à leur casquette rouge-groseille, n'y vont pas de main morte. Hauts et larges comme des tours, patrouillant au pas de parade par les rues, il ne leur faut pas beaucoup de discours pour mettre la main suc l'épaule d'un délinquant. Ces petites opérations, qui se feraient chez nous avec brouhaha au milieu d'un groupe de badauds, sont enlevées par les « M. P. » avec une exemplaire dextérité.



l'Armée des Femmes
Sur les promenades de la haute ville qui contournent le vieux château de Boulogne, dans les petites rues aristocratiques et engourdies qui avoisinent la cathédrale, ou bien au long des terrasses fleuries qui bordent la plage, ce qui frappe surtout le visiteur, ce sont les femmes anglaises en uniforme: nurses, ambulancières, automobilistes ou femmes-soldats auxiliaires. Toutes ces misses, dont la plupart sont jolies, avec leurs yeux d'aigue-marine et leurs chevelures de toutes les blondeurs, ont des tenues de toutes les formes et de tous les tons. On croit les connaître toutes et il en apparaît toujours de nouvelles allant, venant, s'entrecroisant, avec ce charmant ramage de la langue anglaise prononcée par de fraîches voix et de jeunes lèvres.

Voici les nurses qu'on appelle ici les « chanoinesses », à cause de leur pèlerine grise, bordée d'un large parement pourpre, qui leur donne un air ecclésiastique. D'autres sont enbleu marin foncé, large chapeau de feutre bleu, long manteau bleu dont les manches s'ornent de deux brisques blanches: D'autres encore sont vêtues de toile bleu clair avec, sur le corsage, deux rangées de boutons de corozo qui leur donnent un peu l'allure de maîtres d'armes. D'autres encore — et naturellement — sont en khaki, avec de grands cache-poussière jaunes, et des croix rouges au col.

Toutes sont vives, musclées, femmes par le charme du visage, mais masculines un peu à cause du balancement de la démarche qu'accentue le soulier jaune à talon plat. Des hôpitaux-baraquements, créés de toutes pièces dans les campagnes environnantes, elles viennent à la ville en permission, comme les Tommies, amenées par d'énormes chars-à-bancs automobiles, des voitures d'ambulances, des breaks attelés de superbes chevaux.

Elles ont, elles aussi, leurs « huttes de récréation », leur a homes » par quoi l'administration anglaise s'efforce de distraire sainement tous ceux qui travaillent pour elle, mais le « shopping » réalise pour les nurses le vrai plaisir et la grande tentation. Dans la rue Thiers, la rue Victor-Hugo, la rue Faidherbe, on les voit penchées par groupes aux vitrines des bijouteries, des parfumeurs, surtout des confiseurs. On n'imagine pas ce qu'une infirmière anglaise peut absorber de caramels et de bonbons! En un tour de main elles dévalisent les éventaires des marchands de fruits en plein air et puis s'en vont, sur les bancs des promenades, se rassasier de poires, de prunes et de raisins.

Faites attention cependant que ces misses qui, pour nous, ont toujours un petit air d'opérette, portent des médailles où on lit: Canada, Natal, Australie, et des rubans semblables à ceux des officiers anglais. J'en ai même vu qui arboraient notre croix de guerre française et notre médaille des épidémies. Professionnelles ou volontaires, ce sont les femmes qui se penchent sur leurs frères blessés, anges de la pitié et du dévouement.

Cependant, autour de tous les « offices », bureaux d'état-major, de payeur, de recrutement, detélégraphe, etc., s'agite un monde d'autres Anglaises — celles-ci tout en khaki — qui ne se distinguent des Tommies que par leur jupe et leur chevelure: ce sont les W. A. A. C. (Women army auxiliary corps). Elles tiennent les emplois de secrétaires, plantons, estafettes, cyclistes. Elles ont leurs caporaux, leurs sous-officiers et leurs officiers. Elles portent des insignes, ont un équipement et marchent en rang. Et rien n'est plus amusant que de les voir porter la main au bord de leur large chapeau de feutre pour saluer une supérieure à qui elles cèdent le pas sur le trottoir.

A l'Instar de Londres
Napoléon qui, du haut de la colonne de la Grande Armée érigée, il y a un siècle, près de la mer, dans les champs de la Légion d'honneur, tient son regard fixé sur l'Angleterre, doit être bien surpris. Les villages, les moindres, hameaux à ses pieds regorgent de soldats khakis, sans compter les camps aux innombrables tentes de toile qui vous transportent soudain dans le décor d'un tableau d'Horace Vernet.

La banlieue de Boulogne où j'ai trouvé asile foisonne de souvenirs napoléoniens. C'est un estaminet qui a pour enseigne: « Au Petit Caporal » avec une peinture sur bois en-fumée qui montre l'Empereur dans les neiges de Russie, devant Moscou qui flambe. Un peu plus loin, c'est une villa « des Grenadiers » où, non sans surprise, on voit deux grenadiers de la Garde, en bois sculpté, grandeurnature, coloriés de rouge, de bleu et d'or, qui portent l'arme au Dras de chaque côté du perron. Mais, sur la route, les ordonnances du Queen's Hussard promènent à la main les chevaux de leurs officiers, splendides alezans, ou isabelles, ou pommelés café au lait, ou chevaux pies dont les robes spéciales aux comtés du Royaume-Uni émerveillent nos paysans. Il passe des autobus de Londres à impériales, où on lit encore la réclame du « Bovril», gorgés de khakis qui vont à la ville. Des files de trente ou quarante fourragères à quatre chevaux, à l'élégant siège surhaussé, menées par des palefreniers nègres, s'enfoncent dans les chemins creux, jusqu'à l'horizon, avec des airs de processions de concours hippique. Des cobs irlandais, au museau busqué comme les chevaux de la Cour de Versailles, d'énormes Yorkshire, pattus comme des poules de Brahma et si carrés que leurs cavaliers en apparaissent écartelés, traînent toute sorte de véhicules, solides, vastes, gracieux où se résume tout le sens pratique de l'Angleterre.

Sur les routes poudreuses défilent des régiments entiers de bombardiers, de grenadiers, d'Ecossais, d'Anzacs. De loin leur couleur se fond avec celle des cailloux du chemin; de près ce sont des visages éclatants, des chevelures rousses, des yeux clairs. Tout cela siffle l'air de Aye Wakintoi ou chante à tue-tête l'histoire de Charité Macneil.

Aussi bien, cette campagne aux prairies d'un vert si tendre, qu'arrose la Liane aux capricieux méandres etauxbruyants éclusages, avec ses bouquets d'arbres centenaires, ses calvaires et ses chapelles nichées dans la verdure, constitue-t-elle autour des soldats khakis un cadre presque britannique. Et si vous-lisez sur les portes: «Salvation army. British soldiers Rest » ou bien «Y. M. C. A. Hut », ou encore si, dans un carrefour ombragé, se présente à vos regards cette inscription si savoureusement entente cordiale: « Convalescent Dépôt.Rendez-vous for char-à- bancs», vous n'en éprouvez plus guère de surprise.

Du camp voisin le vent chasse les boum-boum-boum des grosses caisses écossaises et des bribes d'airs de cornemuse. Il n'est pas jusqu'à l'odeur de feuillage humide, de bois vert brûlé et de fournil, s'exhalant du village, qui ne rappelle l'atmosphère du Kent et du Surrey.
Et il en est ainsi, des lieues à la ronde.;.. Les jardins à girandole de gaz où les jolies matelotes boulonnaises venaient, le dimanche, danser et manger des fritures, servent de cantonnement à quelque Royal Squadron. Plus loin encore, vous avez la surprise d'apercevoir des coolies chinois, le torse nu et cuivré comme des Bouddhas, travailler à une voie ferrée sous la surveillance d'officiers khakis.

L'impression qui se dégage de cette armée:
Le khaki est celle d'une force sûre, souple, indéfinie. Tout y est reluisant, net, neuf. Et l'on sent à la mâchoire nerveuse de l'homme, à l'acier de son regard, à la vigueur de ses muscles, que ce n'est pas pour rien qu'il est venu s'installer chez nous.

J'ai assisté à ce singulier spectacle: un sous-officier allemand prisonnier passait boulevard Sainte-Beuve, à Boulogne, appelé sans doute du port à quelque bureau. Une sentinelle anglaise le suivait à deux pas, baïonnette au canon. Survint une troupe de fantassins khakis, sac au dos, arme à l'épaule, équipement complet. Ils martelaient le pas en chantant. Coiffé du bonnet réséda cerclé de rouge, le nez chaussé de lunettes d'or, le prisonnier allemand parut fort ennuyé de la rencontre. Il salua le chef du détachement ainsi que le règlement l'y oblige, puis il baissa la tête avec dépit. Et je lus dans son regard qu'il avait compris depuis longtemps la signification de cette formidable armée khaki, qu'il savait avec quelle persévérance tenace, patiemment, mais sûrement, elle irait jusqu'au bout de sa tâche pour nous aider à jeter dehors la horde dévastatrice de ses frères infâmes, que nous appelons les Boches et que les Anglais appellent les Huns.

Jacques Freneuse
de la revue ‘Lectures Pour Tous’ du 1er avril, 1918

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