de la revue "l'Illustration", No. 3989, 16 août 1919
'Le Siège et la Reddition de Maubeuge'
par Commandant De Civrieux
La Chute d'une Forteresse
25 Aout - 8 Septembre 1914
Les circonstances dans lesquelles le général Fournier, gouverneur de Maubeuge, a été amené à rendre la place, avec sa garnison, le 7 septembre 1014, ont été soumises à un conseil d'enquête constitué le 7 janvier dernier et composé des généraux de division: Guillaumat, président; Berdoulat, Descoings, de Mondésir, membres; Démange, rapporteur. Ce conseil s'est réuni le 12 août et a commencé à entendre, à huis clos, le général Fournier. Il enregistrera ensuite les dépositions d'un certain nombre de témoins, parmi lesquels le général Joffre et M. Hessimy; puis il déposera son rapport entre les mains du ministre de la Guerre.
Le conseil d'enquête, en effet, ne tient aucune séance contradictoire entre une accusation et une défense; il ne rend aucune sentence pénale. Sa compétence est fixée par les articles suivants du règlement sur le service des places de guerre:
« Art. 161. - Tout officier qui a perdu la place dont le commandement lui a été confié est soumis à une enquête. »
« Art. 164. - Le conseil d'enquête se borne à donner son avis motivé sur les conditions de reddition de la place, en indiquant ce qui, dans la conduite de la défense, lui paraît mériter l'éloge ou le blâme... L'avis du conseil est envoyé au ministre de la Guerre... Le président de la "République décide, sur la proposition du ministre de la Guerre, s'il y a lieu de saisir la juridiction militaire. »
L'article qu'on fait lire n'a pour objet que la recherche du rôle qu'aurait pu remplir la place de Maubeuge et l'exposé de celui qu'elle a joué effectivement, en raison de la médiocre valeur de ses moyens de résistance.
Le camp retranché de Maubeuge pouvait-il, aux premières heures de la guerre, jouer un rôle de première importance, c'est-à-dire, tout en constituant un puissant barrage devant l'attaque allemande, servir de point d'appui et de pivot de manœuvre à des armées concentrées entre la Meuse et l'Escaut? Envisagée d'après l'étude du théâtre stratégique, la réponse à cette question ne saurait qu'être affirmative; elle se présente négative si l'on constate, d'après des données officielles et des chiffres certains, la double médiocrité des ouvrages composant le camp retranché et de leur artillerie.
Assise sur les deux rives de la Sambre, à notre extrême frontière, la ville de Maubeuge ferme l'une des grandes portes de la France, celle par laquelle, dans la suite des siècles, ont passé tant d'invasions.
Elle est ainsi le verrou du couloir qui, empruntant les vallées de la Sambre et de l'Oise, conduit directement du Rhin à la Seine, par débordement des vastes massifs forestiers ardennais, luxembourgeois et palatins.
Son centre étayé à Maubeuge sur une solide forteresse assurant le passage d'une rive à l'autre de la Sambre, sa droite appuyée à la Meuse et sa gauche à l'Escaut, avec la majeure partie de son front développée aux lisières de régions boisées favorables aux concentrations secrètes, une armée serait en mesure d'opposer une résistance invincible à l'invasion débouchant de Namur, de Charleroi, de Mons; - à condition, bien entendu, que cette armée fût encadrée par des forces reliées au camp retranché de Verdun et par celles qui graviteraient autour de Lille.
Pourquoi, en 1914, n'en fut-il pas ainsi? Pourquoi l'armée du général Lanrezac, au lieu de s'établir défensivement sur des positions repérées et naturellement fortes, s'enfonça-t-elle en flèche dans l'angle d'entre Sambre et Meuse où elle serait prise en flanc? Simplement parce que la traversée de la Belgique par l'ennemi et surtout la conversion à grand rayon de l'aile droite allemande à l'Ouest de la Meuse fut pour l'état-major français un coup de surprise, et que rien n'était préparé pour supporter un choc éventuel au long de nos frontières de Belgique. Pris de court, nous nous jetâmes résolument au-devant de l'assaillant avec toutes les forces hâtivement amenées entre Maubeuge et Givet, en vertu du juste principe de guerre que le maréchal Foch aime à répéter: « Plus on est faible, et plus on attaque », - principe napoléonien qui, cent ans auparavant, avait présidé à une immortelle campagne.
Mais, une offensive précipitée répare rarement et n'excuse jamais l'erreur d'une longue imprévoyance; et il n'est pas téméraire de penser que, si le camp retranché de Maubeuge avait été mis au niveau des nécessités modernes, si notre Ecole de guerre avait, au temps de paix, étudié les routes et les campagnes proches du Hainaut de même manière qu'elle fit pour les plateaux lorrains et les cols des Vosges, les armées impériales eussent pu être arrêtées sur la Sambre, ainsi qu'elles le furent sur la Mortagne et devant Nancy.
Malheureusement, bien que la manœuvre allemande, d'avance inscrite sur le sol de l'Eifel par des rails fiévreusement multipliés, eût été dénoncée par tous les veilleurs d'horizon, gouvernement et état-major français avaient toujours refusé d'admettre son éventuelle et cynique exécution. Alors que la place de Lille était vouée au déclassement, celle de Maubeuge avait été abandonnée à la somnolente existence des forteresses déchues.
Sur une circonférence de 32 kilomètres, tracée à environ 8 kilomètres de l'ancienne enceinte de Vauban, six vieux forts, aux intervalles jalonnés par six autres petits ouvrages, constituaient en août 1914 toute l'organisation défensive de ce que l'on dénommait encore un camp retranché. De ces forts, un seul, celui du Bourdiau, possédait un abri bétonné à l'épreuve des explosifs; deux autres, Boussois et Cerfontaine, étaient pourvus d'une tourelle pour canon de 155. Sauf ces exceptions, partout les pièces étaient à découvert et le personnel livré sans protection au bombardement. Bien plus, les ouvrages intermédiaires ne renfermaient ni casernements, ni cuisines, ni approvisionnements d'eau.
L'artillerie de la place était uniquement composée d'anciens modèles de campagne et de pièces de 155 et de 120, dont la portée maximum ne dépassait pas 9 kilomètres. La garnison de 40.000 hommes, que commandera le général Fournier, ne disposera, pour ses sorties, que de seize canons de 75; elle ne sera munie ni de trains régimentaires, ni de trains de combat; nul dirigeable, nul avion ne lui signalera les mouvements, les mises en batterie de l'assiégeant, dont les projectiles seront impunément lancés d'une distance de 14 kilomètres. Aveugles, insuffisamment et trop court armés, les défenseurs seront incapables de répondre aux coups qu'ils recevront.
Maubeuge, au lendemain de la bataille malheureuse de Charleroi, ne pouvait donc remplir de manière sérieuse le seul rôle qui désormais lui incombait: celui de barrer la route de la Sambre pendant le temps plus ou moins long durant lequel, loin en arrière, se déciderait le sort de la France. Le général Pau, sans grande confiance, souhaitait que sa résistance se prolongeât durant quatre jours. Dans ces conditions, l'évacuation du camp retranché ne pouvait influer sur les circonstances immédiates, et peut-être eût- elle pu être envisagée et ordonnée; car la perte définitive de 40.000 soldats ne semblait guère devoir compenser le simple retard apporté à la marche d'un corps et demi allemand de deuxième ligne.
Cependant l'événement a justifié la défense maintenue de Maubeuge, puisque les 60.000 hommes qui investirent cette place manquèrent à nos adversaires sur les champs de bataille de la Marne. Leur présence le 8 septembre devant l'Ourcq ou les marais de Saint-Gond n'aurait-elle pas changé un destin, oscillant aux mains de Foch et de Maunoury? Ainsi, une fois de plus, s'affirme cette haute leçon qu'à la guerre d'abord doivent être engagées toutes les ressources à pied d'œuvre et que les prudences à longue échéance sont d'ordinaire génératrices de défaite.
Le 25 août, enfermés à l'intérieur de leurs escarpes ou de retranchements hâtivement édifiés, les vingt-sept bataillons, dont deux tiers territoriaux, aux ordres du gouverneur, virent déferler autour d'eux l'immense marée humaine qui prétendait submerger la France. Dès le lendemain, dans l'écho de plus en plus affaibli des canons s'éloignant aux profondeurs du Sud, ils étaient investis.
Le 27, à 13 heures précises, un terrible bombardement commençait, qui prenait fin seulement au crépuscule du 7 septembre.
Pour comprendre ce siège de Maubeuge, d'une durée de douze JOURS, plus long que ceux de Liège, d'Anvers, de Namur, de NovoGeorgiewsk, forteresses pourtant bétonnées et puissamment armées, il faut se placer par la pensée aux premiers instants de la guerre. Voilà de braves citoyens, pour la plupart pères de famille, accourus dans les rangs de ces régiments territoriaux jusqu'alors considérés comme représentant de lointaines réserves et qui, en quelques jours, sont jetés au centre d'une fournaise telle qu'aucune imagination, si débordante fût-elle, n'avait pu encore la concevoir. Tout autour d'eux, égrenant ses batteries sur un cercle fermé, la plus formidable, la plus variée, et aussi la plus insoupçonnée des artilleries projetait jour et nuit d'énormes projectiles aux explosifs pour la première fois déchaînés. Ce sont des 210, des 280, des 305 autrichiens, et aussi quelques-uns de ces fameux 420, gloire d'Essen encore inconnue la veille, et dont les obus de 900 kilos éclatent à 14 kilomètres de leur point d'origine.
Et, pour échapper à l'averse effroyable, nul abri; et, pour riposter, nul instrument utile. L'unique ressource se réduit à l'aplatissement individuel contre les talus bientôt croulants, au sein d'un abandon matériel et moral; car, aucune ligne téléphonique souterraine n'ayant été établie entre les ouvrages et le corps de place, puis toutes les lignes aériennes ayant été rapidement détruites, les défenseurs des ouvrages sont bientôt comme des naufragés accrochés à des îlots battus eux-mêmes par une tempête monstrueuse de flamme et d 'acier.
Par surcroît, comme à cette époque initiale des cruelles expériences nous ignorions les procédés de relèves successives qui seules permettent aux troupes stationnées le soutien des dures épreuves, les garnisons des forts demeurèrent inchangées. Or, elles étaient réglementairement composées d'unités territoriales, les. bataillons d'activé et de réserve constituant la réserve générale destinée aux sorties, telle celle du 1er septembre, au Nord de Jeumont, véritable bataille, en rase campagne, de quinze heures.
L'histoire admirera donc ces soldats encore inaguerris, dont l'âme stoïque s'éleva d'un coup d'aile à la plus haute et la plus ingrate à la fois des vertus militaires: l'héroïsme passif. Mais il est des bornes à la sublimité humaine; et, après douze journées et douze nuits de foudroiement ininterrompu, l'inévitable devait s'accomplir.
Car la capitulation d'une place de guerre investie, privée de tout secours extétérieur, n'est qu 'un accident prévu parmi les péripéties d'une longue lutte. Que cette place ait tenu jusqu'à l'extrême limite de ses moyens, et son devoir total a été rempli. Alors, son gouverneur, indifférent aux suggestions de l'ennemi comme aux défaillances de l'intérieur, se sera vraiment inspiré de la devise gravée à Metz au socle de Fabert et que lurent les vainqueurs de 1918: « Si, pour empêcher qu'une place que le roi m'a confiée ne tombât au pouvoir des ennemis, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et mon bien, je ne balancerais pas un instant à le faire. »
Dans le jugement de l'avenir, la gloire ne sera pas marchandée aux vaillants défenseurs de Maubeuge qui laissèrent cinq mille d'entre eux dans les ruines de forts éboulés, après avoir vécu l'une des plus émouvantes parmi tant de tragédies, parce qu'elle fut la première et inattendue.
Commandant De Civrieux
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire