mardi 6 mars 2007

1917, la prise de la crète de Vimy

Au sommet de la crête de Vimy dans le nord de la France, s'apercevant de loin à travers les plaines en-vironnantes, s'élève le plus considérable des monuments de guerre du Canada en Europe. Il sert à commémorer l'un des plus retentissants triomphes tactiques des armées britanniques de la première guerre mondiale et l'une des victoires les plus célèbres de l'Armée canadienne.

En un langage simple et rude, l'inscription renseigne le visiteur sur ce fait d'armes: "Le corps d'armée canadien, le 9 avril 1917, ayant quatre divisions en ligne de bataille sur un front de quatre milles, attaquait et s'emparait de cette crête."

La crête de Vimy est digne d'attention, parce qu'elle évoque peut-être la plus célèbre des batailles canadiennes de 1914-1918. Elle représente en outre un épisode plein d'enseignements pour le soldat, un exemple éminent d'une attaque pré-conçue et réussie contre de formida-bles positions fixes.

Les plans alliés et ennemis en 1917
L'année 1916 avait été témoin de terribles pertes alliées et allemandes sur le front occidental, surtout â Verdun et sur la Somme, sans que se brisât l'impasse que la guerre de tranchées imposait sur un champ de bataille allant de la frontière suisse â la mer du Nord. L'année 1917 devait voir se produire de grands changements dans les ordres de bataille opposés. Les États-Unis en-traient dans la guerre en avril, mais plusieurs mois devaient s'écouler avant qu'ils pussent faire sentir effectivement leur force en Europe. La Russie avait subi une révolution en mars, mais le Gouvernement socialiste provisoire de Kerensky, alors au pouvoir, s'efforçait de continuer la guerre contre l'Allemagne. Ce n'est qu'en novembre que les bolchevistes de Lénine, au cours d'une seconde révolution, renversèrent Kerensky, puis se mirent en devoir de faire la paix.

C'est dans ces circonstances que la campagne de 1917 dans l'Ouest déclencha une autre série de grandes batailles d'opposition, sanglantes et, du point stratégique, sans résultat.


Le plan original des Alliés, qui consistait à poursuivre les batailles de la Somme au printemps de 1917 à l'aide de quatre armées françaises et de trois armées britanniques, fut abandonné lorsque le général Nivelle, officier de promotion relativement récente, fut nommé commandant en chef des armées françaises du Nord et du Nord-Est et chargé des opérations d'ensemble du printemps. Au lieu de se livrer à une campagne d'usure, Nivelle espérait briser l'esprit combatif de l'ennemi par un coup écrasant as-sené par 46 divisions françaises le long du Chemin des Dames (entre Reims et Soissons), tandis que se pro-duiraient des attaques de diversion dans les secteurs britanniques et français. Le maréchal sir Douglas Haig convint d'étendre le front de sa 4e armée sur 25 milles vers le sud, afin qu'il fût possible de retirer des divi-sions françaises supplémentaires en vue de l'offensive de Nivelle, mais il insista pour que sa propre attaque préliminaire plus restreinte s'étendît au nord jusqu'à la crête de Vimy.

L'acquisition de la crête de Vimy, tout en couvrant le flanc gauche des opérations du sud, enlèverait à l'ennemi une position fort avantageuse. On assigna la tâche de la capture au corps d'armée canadien de la 1re armée britannique du général Horde, tandis que la 3e, du général Allenby, lançait la principale attaque britannique dans la vallée de la Scarpe.(1)

Les Allemands, qui avaient subi des pertes même plus fortes que celles des Alliés en 1916, avaient décidé de mener une campagne défensive sur le front occidental au cours de l'année suivante et de s'efforcer de réduire l'Angleterre à quai au moyen de leur campagne sous-marine. Pendant que les Français changeaient aussi bien de commandant en chef que de plan, Hindenburg et Ludendorff cherchaient à décider s'il importait de raccourcir leur front en se retirant de deux saillants situés au sud d'Arras, afin de conserver les troupes ainsi libérées en vue de tâches plus urgentes ailleurs. En outre, les batailles de la Somme avaient démontré que le système existant de défense rigide ne convenait plus, depuis que l'artillerie britannique avait réussi, non seulement à démolir, au point qu'il n'en était plus reconnaissable, le réseau de tranchées avancées sur une profondeur de 400 à 600 verges, mais aussi à neutraliser toute la zone avancée à la portée de ses pièces sur une profondeur de 1,500 à 2,000 verges. En conséquence, vers la fin de 1916, Ludendorff avait instauré une nouvelle doctrine tactique en donnant instruction à l'infanterie de soutenir une défense mobile en une série de zones quand seraient prises les tranchées de première ligne légèrement défendues; même si les emplacements fortifiés étaient momentanément isolés, des contre-attaques lancées par des formations de réserve spéciales (appuyées par l'artillerie) pourraient détruire les assaillants se frayant avec peine un chemin à travers les zones avancées, couvertes de cratères par suite de leur propre bombardement. On avait donc pris des mesures en vue de transformer les lignes de défense supplémentaires affectées à l'arrière en zones capables d'une dé-fense mobile en profondeur.

La formidable position Siegfrein, aménagée à l'arrière des saillants allemands prit, chez les Alliés, le nom de Ligne Hindenburg et son prolongement septentrional (la position Wotan), le nom de jonction Drocourt-Quéant. L'offensive lancée dans la vallée de l'Ancre en janvier et au début de fevrier par la 5e armée britannique força les Allemands à céder du terrain et à décider de se retirer de ces saillants, mais non pas des positions plus fortes qu'ils tenaient au nord, dans la vallée de la Scarpe et au sommet de la crête de Vimy. Ce n'est pas avant la mi-mars, toutefois, qu'ils effectuèrent une retraite en bon ordre de près de 20 milles, jusqu'à la Ligne Hindenburg. Conformément à un plan arrêté d'avance et bien nommé Alberich d'après le nain malicieux de la légende des Nibelungen, ils dévastèrent toute la région évacuée.

Les reculs allemands faisaient disparaître la possibilité d'une attaque française subsidiaire et modifiaient l'opération prévue pour la 3e armée britannique. Cette dernière devait dorénavant enfoncer les défenses avancées qui couvraient la Ligne Hindenburg, percer cette position elle-même et marcher vers Cambrai. Si ce mouvement réussissait, la 5e armée britannique devait élargir l'attaque de front, et le corps de cavalerie ainsi que les divisions de réserves disponibles devaient exploiter le succès. Le rôle de la 1re armée consistait encore, toutefois, à s'emparer de la crête de Vimy. Les deux opérations devaient être lancées le lundi de Pâques 9 avril. La principale attaque de Nivelle débuta le 16 avril.

La crête et le plan
Traversant la bordure occidentale de la plaine de Douai et s'élevant à une hauteur maximum d'environ 350 pieds, la crête de Vimy protégeait l'importante zone industrielle des environs de Lille détenue par les Allemands et dominait la zone houillère de Lens-Béthune.

Le sommet le plus élevé, connu sous le nom de cote 145, là où s'élève aujourd'hui le monument canadien, se trouvait à l'extrémité nord. Vers le sud, il y avait une hauteur nommée cote 135. A partir de cette dernière, la crête s'élargissait et descendait en pente douce vers le sud-ouest et le sud, l'uniformité de cette superficie n'étant rompue que par quelques villages et tallis, jusqu'au cours supérieur de la Scarpe. La pente orientale, abrupte et boisée, tombait brusquement vers la plaine de Douai, à raison de 200 pieds en 750 verges à un certain endroit. Vers le nord, la cote 120 (le Pimple) surplombait la petite rivière de Souchez, au delà de laquelle les hauteurs se poursuivaient vers le nord-ouest sous le nom de crête de Lorette.

Vers la fin de 1914, les Français avaient essayé en vain de déloger l'ennemi de la crête de Vimy. L'année suivante, des attaques avaient permis de gagner un peu de terrain sur la pente antérieure, mais on l'avait perdu en 1916. Lorsque le corps d'armée canadien s'installa dans le secteur, en octobre, on s'aperçut que les premières lignes allemandes consistaient en trois lignes de tranchées protégées par des zones profondes de fil barbelé, et parsemées de redoutes solides et d'emplacements de mitrailleuses en béton; la plus grande partie de la garnison s'abritait dans des cagnas, des tunnels et des cavernes creusés dans la crête. La deuxième position, en contre-pente, se trouvait à un mille à l'arrière vers le nord-est et à deux milles vers le sud-est. En diagonale entre ces deux positions, du village de Vimy vers le sud, se trouvait une ligne intermédiaire de tranchées. L'artillerie d'appui était disposée surtout le long de la bordure supérieure des bois qui couvraient l'escarpement ou le long du terrain découvert qu'il dominait, abrité par le remblai du chemin de fer Arras-Lens. Au cours de l'hiver, on commença à établir un troisième réseau de tranchées passant par Oppy et Méricourt. La 6e armée allemande avait tardé à modifier ses dispositifs avancés, toutefois, et la plupart des localités défendues aux alentours de la crête de Vimy se trouvaient encore à l'avant plutôt qu'à l'arrière de la zone de bataille à la fin de mars; en outre, les divisions de réserve stationnaient trop à l'arrière pour pouvoir contre-attaquer promptement.

Le corps d'armée canadien était commandé par le lieutenant-général sir Julien Byng (le future feld-maréchal vicomte Byng de Vimy). Ses préparatifs se fondaient sur un plan d'opérations de la 1re armée re-montant au 31 janvier et modifié par la suite seulement dans le détail. L'objectif d'une première opération (sud) était la capture de la crête principale, en particulier de la cote 135 et du village de Thélus; au cas où cette opération réussirait, on devait attaquer le Pimple et le Bois-en-Hache 24 heures plus tard à titre d'opération distincte (nord).

Attaquant sur un front de 7,000 verges allant d'Écurie à l'est de Givenchy, les quatre divisions canadiennes (en ordre numérique de la droite à la gauche) devaient réaliser la première et principale opération, la 5e division anglaise jouant le rôle de réserve de corps d'armée. Les tâches des divisions canadiennes différaient quant à l'importance parce que, alors que leurs tranchées allaient du nord au sud et que leur avance devait se produire en direction de l'est, la crête s'étendait du sud-est au nord-ouest. La droite des Canadiens devait par courir 4,000 verges pour atteindre son objectif, mais une avance de 700 verges de-vait mener la 4e division canadienne au sommet de la cote 145. Les divi-sions devaient attaquer sur des fronts de deux brigades et la capture du premier objectif entraînerait l'ensemble au delà des trois tranchées ennemies de première ligne pour réaliser un gain de 700 verges en moyenne, ce qui devait assurer à la 4e division canadienne la maîtrise de la cote 145. Des avions patrouilleurs devaient rendre compte à l'arrière de l'avance et de la capture de chaque objectif. A la suite d'une pause de 40 minutes en vue de la consolidation, l'attaque devrait reprendre. Les 1re et 2e divisions canadiennes de-vaient réaliser une nouvelle avance de 400 verges; la 3e devait exercer une légère pression pour atteindre la bordure extrême de la crêté et des unités de la 4e descendant la contre-pente de la cote 145 devaient s'y emparer des tranchées allemandes de réserve. 95 minutes après l'heure H, ces dernières divisions devaient s'être assuré de leur objectif final.

Les 1re et 2e divisions devaient alors employer leurs brigades de réserve contre le reste des objectifs. Le secteur étant plus large, la 13e brigade d'infanterie anglaise devait s'y introduire sur la gauche. Cette troisième phase devait balayer l'ennemi du dernier segment de sa ligne intermédiaire, prendre le village de Thélus et percer les tranchées de seconde ligne dans ce secteur. L'attaque finale devait assurer la possession du reste de ces tranchées, ainsi que de l'escarpement oriental. Tandis que des patrouilles s'avanceraient jusqu'à la voie ferrée d'Arras-Lens, on consoliderait la position d'arrêt tout le long du front du corps d'ar-mée en prévision des contre-attaques, au moyen d'une ligne de postes établis dans les bois sur la pente de l'est, et l'on devait amener des mitrailleurs à cette fin. Par la suite, on établirait une ligne principale de résistance à 100 verges au delà de la crête (sur ce qui serait devenu la contre-pente), tout en construisant des postes de mitrailleuses à 100 verges encore à l'arrière. La dernière opération (nord) devait être menée par la division canadienne de gauche (la 4e et la 24e divi-ion (sur la droite) du 1re corps d'armée britannique voisin.

Préparatifs de l'attaque

Comme aucun secret particulier n'entourait le plan envisagé, sauf quant au jour et à l'heure de l'attaque, les Canadiens eurent une occasion sans précédent d'apprendre leur rôle. La minutie marqua les préparatifs. Dans la zone de l'arrière, on reproduisit les défenses allemandes jusqu'au moindre détail à l'aide de photos aériennes: des rubans indiquaient les tranchées et des drapeaux marquaient les emplacements fortifiés. On fit des répétitions nombreuses. On tenait officiers, gradés et hommes de troupe bien au courant du secteur de leur côté du No Man’s Land. Un grand nombre de cartes détaillées furent distribuées. En même temps, le Génie prolongeait les routes et les chemins de fer légers, afin d'amener approvisionnements et munitions en première ligne. On entreprit d'accroître les moyens téléphoniques et télégraphiques, les approvisionnements d'eau et d'autres services. Bien que toute cette activité se passât à la vue même de l'ennemi, celui-ci ne tenta guère de désorganiser les préparatifs.

On projetait de détruire les défenses ennemies au moyen d'un bombardement de deux semaines. Grâce aux photos aériennes, on cataloguait soigneusement tous les objectifs essentiels et on prenait les mesures nécessaires d'après la corrélation des renseignements obtenus subséquemment au moyen d'avions, de ballons, d'appareils de repérage par le son, d'appareils de repérage par l'éclair et d'observateurs au sol On soulignait que le succès serait surtout fonction de la collaboration étroite entre l'artillerie et les mitrailleuses, entre les sections de renseignements de la 1re armée et celles du Q.G. du corps d'armée canadien. Chaque jour, on devait diriger un tir observé sur les tranchées, les abris, les emplacements de mitrailleuses bétonnés et autres points fortifiés, les entrées de tunnels, les jonctions de routes, les dépôts de munitions et les chemins de fer à voie étroite jusqu'à une profondeur de 4,000 à 5,000 verges à l'arrière de la ligne de front allemande; on se rendait compte, toutefois, que, à part les lignes de défense les plus avancées, la destruction des enchevêtrements de fil barbelé était absolument exclue. La nuit, on se préoccuperait des communications de l'ennemi que harasserait un tir incessant au canon et à la mitrailleuse. On attachait une importance sans précédent au travail de contrebatterie, d'après ce principe qu'il fallait d'abord régler le sort des batteries isolées, puisqu'on pourrait neutraliser plus tard et plus économiquement celles qui étaient étroitement groupées, au moyen d'obus à explosif et à gaz. Ces tâches devaient être assurées par 245 pièces d'artillerie lourde et 618 canons de campagne et obusiers, mis à la disposition du corps d'armée canadien et aidés des 280 canons du 1er corps d'armée britannique opérant sur le flanc. La densité résultant de ces dispositions était d'une pièce lourde par 20 verges de front et d'un canon de campagne par 10 verges, soit une augmentation considérable par rapport à la puissance de feu disponible lors des premières offen-sives de la Somme. Les compagnies de mitrailleuses canadiennes, armées de 280 pièces, devaient se charger du tir de harcèlement et les mortiers de tranchée devaient participer à la destruction des premières tranchées allemandes.

La première phase du bombardement commença le 20 mars, mais seulement environ la moitié des batteries y prenaient part, car on voulait cacher aussi longtemps que possible la grande concentration d'artillerie sur un front si étroit. Les pièces de la 3e armée s'y joignirent le 2 avril pour la deuxième phase, plus intensive, que les Allemands ont appelée "la semaine de souffrance". On porta une attention particulière aux villages de Thélus, Les Tilleuls et Farbus : les troupes allemandes qui s'y trouvaient au repos furent chassées en rase campagne, ce qui leur fit perdre sommeil et efficacité. Maints Allemands des tranchées avancées durent se passer de nourriture pendant deux ou trois jours et subirent des fatigues supplémentaires par suite de la tâche jamais interrompue qui consistait â garder ouvertes les entrées de leurs abris en profondeur. La persistance du mauvais temps nuisait au mouvement des munitions nécessaires pour regarnir nos dépôts de l'avant, mais augmentait l'effet du bombardement en faisant perdre au réseau de défenses avancées de l'ennemi sa continuité par endroits.

Des coups de main nocturnes avaient lieu pendant le bombardement, menés par des effectifs allant de quelques hommes aux 600 gradés et hommes de troupe lancés par la 10e brigade d'infanterie canadienne le 31 mars. On apprit que cinq régiments défendaient la crête, dont quatre étaient en ligne depuis au mains cinq semaines et dont plusieurs compagnies de fusiliers ne comptaient plus qu'un effectif fort réduit. Les première et deuxième tranchées étaient tenues par un bataillon avancé de chaque régiment; un deuxième bataillon se trouvait dans la troisième tranchée ou immédiatement à l'arrière en appui rapproché, tandis que le troisième bataillon se reposait dans les villages à cinq ou six milles à l'arrière et ne pouvait atteindre le champ de bataille en moins de deux heures. Ainsi donc, environ 5,000 hommes s'opposeraient aux premières attaques des 15,000 Canadiens et des renforts de 3,000 hommes, aux 12,000 hommes de troupe canadiens et anglais disponibles pour appuyer les premières attaques ou pousser l'avance vers les objectifs subséquents. Les Allemands ne possédaient, en fait d'autres réserves, que deux divisions, à 12 ou 15 milles près de Douai. Haig signale dans sa dépêche que les préparatifs de l'artillerie étaient étroitement liés à la re-connaissance aérienne. En conséquence, "une période de durs combats aériens s'ensuivit, aboutissant dans les jours précédant immédiate-ment l'attaque à une lutte de la plus grande intensité pour la maîtrise locale de l'air". Par suite de la température défavorable aux évolutions aériennes ainsi que de la supériorité des avions et de l'équipement allemands, le Royal Flying Corps subit des pertes considérables; mais, grâce à son excellent travail, on repéra 86 p. 100 des 212 batteries actives de l'ennemi. A partir de la nuit du 5 avril, on se livra au bombardement limité des aérodromes et installations ferroviaires des Allemands; ces opérations se poursuivirent chaque nuit, bien que le temps fût loin de s'y prêter.

L'attaque du 9 avril
Le dimanche de Pâques, le corps d'armée canadien se trouvait porté à un effectif d'environ 170,000 officiers, gradés et hommes de troupe, dont 97,184 Canadiens A part la 5e division britannique, constituant la réserve de corps d'armée, les non, Canadiens se comptaient surtout dans des unités d'artillerie, du génie ou de travail affectées à des tâches spéciales. Ce soir-là, les bataillons d'infanterie commencèrent à avancer vers leurs zones de rassemblement, guidés par des poteaux recouverts de peinture lumineuse et, dans plusieurs cas, terminant leur voyage à travers le dédale des chemins souterrains qu'avaient établis à l'avance les sapeurs-mineurs. On avait coupé le fil barbelé à l'avant de l'ennemi, et des patrouilles pratiquaient des passages à travers le fil canadien, afin de permettre aux compagnies de première ligne de s'y faufiler pour aller occuper les fossés peu profonds du No Man’s Land, d'où elles devaient s'élancer à l'assaut. A 4 h. du matin, les troupes étaient en position, sans avoir alerté les avant-postes allemands situés à peine à 100 verges.

Ce n'est qu'à 5 h. et demie du matin que les batteries ouvrirent le feu. Après trois minutes de tir rapide sur la tranchée allemande de première ligne, le barrage de l'artillerie de campagne commença à avancer en rampant, gagnant 100 verges toutes les trois minutes. En avant de ce barrage, 150 mitrailleuses créaient une zone balayée par les balles. En même temps, les pièces d'artillerie lourde inondaient les positions de batterie et les dépôts de munitions allemands d'obus à explosif et à gaz, ces derniers tuant les chevaux et supprimant ainsi la mobilité des canons et des fourgons. Les postes d'observation qui n'avaient pas été détruits, se trouvaient alors aveuglés par la fumée et leurs communications télé-phoniques étaient désorganisées. Rarement, le travail de contre-batterie fut si efficace.

Un fort vent du nord-ouest faisait frissonner l'infanterie assaillante à mesure qu'elle suivait de près le barrage à travers le terrain détrempé et creusé de cratères; mais il soufflait la neige et le grésil qui tombaient dans la figure des défenseurs. En outre, venant après une nuit relativement tranquille, le premier ouragan du bombardement avait pris au dépourvu la garnison ennemie, et un grand nombre de ses membres ne purent sortir de leurs abris en profondeur avant que les Canadiens se présentent à leur entrée. Il se produisit des corps-à-corps, mais l'assaut eut un succès rapide et complet. En moins de trente minutes, les six bataillons d'assaut de la 1re division canadienne avaient nettoyé les trois tranchées des défenses avancées des Allemands. Après l'arrêt prévu, au cours duquel on consolida l'objectif sous la protection d'un barrage permanent, les compagnies de l'arrière poursuivirent leur avance à la suite du barrage rampant, afin de s'emparer de la ligne intermédiaire. La 2e division canadienne, avançant sur un front de 1,400 verges, procéda de la même façon, et, lorsqu'elle atteignit son deuxième objectif, conformément à l'horaire, Thélus et le sommet arrondi de la cote 135 commencèrent à se dessiner à travers la neige et la fumée. Cependant, les postes de mitrailleuses ennemis lui avaient infligé de lourdes pertes. Sur le front de la 3e division, l'artillerie avait causé tant de destruction que l'ennemi ne pouvait offrir une résis-tance sérieuse. A 7 h. 34 minutes du matin, les 7e et 8e brigades s'étaient installées dans leur deuxième objectif, qui était leur dernier en cette occurrence, soit environ à un mille de la crête de Vimy. Cependant, en dévalant des régions boisées de la pente orientale, leurs patrouilles subirent le feu des tireurs d'élite embusqués, et les pertes commencèrent à s'accroître.

C'est la 4e division canadienne qui eut à soutenir les plus durs combats de la journée. Au cours de son attaque contre la cote 145, la 11e brigade (de droite) tomba dans un emplace-ment fortifié que les Allemands avaient réparé à la suite d'un bom-bardement antérieur. Le feu des mi-trailleuses, s'ajoutant au fil barbelé non coupé, causa de lourdes pertes à cet endroit, ce qui retarda l'avance de la 12e brigade (à gauche) dont la progression avait été excellente jusque-là. Ce n'est qu'à la suite d'attaques répétées et lorsque le soir tomba qu'on réussit enfin à déloger du sommet le reste des ennemis.
On supposait que les 1e et 2e divisions rencontreraient moins d'opposition dans leur attaque contre leurs troisième et quatrième objectifs, mais on n'avait pas la certitude absolue que les Allemands étaient en déroute; on jugea donc nécessaire de s'en tenir au programme d'artillerie. Ce n'est par conséquent qu'à 8 h. 35 du matin que les brigades de réserve se lancèrent à l'attaque, la 13e brigade d'infanterie anglaise occupant le front à gauche du secteur plus étendu de la 2e division. A 11 h. du matin, la 1re brigade de la 1re division cana-dienne se trouvait à son troisième objectif, éloigné de 1,100 verges, tandis que la 6e brigade canadienne et la 13e brigade anglaise avaient dépassé la ligne allemande intermé-diaire pour aller occuper respectivement le village de Thélus et le terrain fortifié au nord de ce village. Avançant de nouveau à midi, elles nettoyèrent le deuxième réseau de tranchées sur la contre-pente de la crête et traversèrent Farbus. Vers la fin de l'après-midi, des patrouilles avaient pénétré jusqu'au remblai de la voie ferrée, et les unités consolidaient leurs gains en prévision d'une contre-attaque. Vu que les unités avoisinantes de la 51e division du 17e corps d'armée ne devaient atteindre leur objectif que le lendemain matin, il fallut prolonger un flanc droit défensif jusqu'à la ligne intermédiaire.

Les opérations subséquentes du 10 au 14 avril
L'aviation de reconnaissance de l'artillerie dirigeait le feu de harcèlement sur les réserves allemandes avançant à travers la plaine de Douai, de sorte qu'il ne se produisit jamais de contre-attaque efficace. Le 10 avril, la 10e brigade (de réserve) de la 4e division canadienne attaquait les deux tranchées allemandes qui restaient sur la contre-pente de la crête, suivant de près un barrage rampant et les nettoyant toutes deux en trente minutes, mais non sans de lourdes pertes. Le corps d'armée canadien occupait dorénavant tous les objectifs qui lui avaient d'abord été fixés.

La nécessité où l'on s'était trouvé d'employer la 10e brigade pour ce dernier assaut avait pour résultat qu'il s'écoulerait forcément un délai de 24 heures avant qu'elle pût participer à la deuxième opération, au nord, contre le Pimple. Aidés encore une fois par une tempête de neige et un fort vent arrière, deux de ses bataillons lançaient cette attaque préalablement répétée à 5 h. du matin le 12 avril, avançant à la suite d'un barrage assuré par 96 pièces de campagne. Là encore, le bombardement antérieur avait à peu près complète-ment détruit les première et deuxième tranchées allemandes, et la garnison fortement ébranlée n'opposa qu'une faible résistance. Dans le même temps, la 73e brigade d'infanterie de la 24e division britannique s'emparait du Bois-en-Hache pour compléter l'opération.

Quand on s'aperçut que les Allemands opéraient un recul général, on ordonna l'après-midi du 13 avril une avance sur tout le front du corps d'armée. Le lendemain matin, toutefois, des patrouilles se butèrent à une résistance raffermie le long des défenses avancées de la troisième ligne allemande, allant d'Oppy à Méricourt. Celle-ci se trouvait assez loin de la crête pour diminuer les avantages de l'observation et trop forte pour qu'on pût l'attaquer sans une intense préparation d'artillerie lourde, qui ne pouvait avancer tant qu'on n'aurait pas rétabli les chemins à peu près détruits. L'avance canadienne s'immobilisa donc à cet endroit pour le moment. L'opération avait coûté au corps d'armée plus de 11,000 tués ou blessés.


La première phase de la bataille d'Arras était achevée. La 3e armée britannique avait obtenu des succès appréciables sur le front d'Arras, bien qu'elle n'eût pas percé la Ligne Hindenburg. Ces succès, s'ajoutant à l'avance canadienne à Vimy, avaient eu pour résultat la capture de plus de terrain et de prisonniers que toute autre offensive britannique sur le front occidental. L'offensive de Nivelle au Chemin des Dames fut un échec sanglant suivi d'une démoralisation généralisée parmi les armées françaises. Le gros de la campagne, pendant le reste de l'année, devait retomber sur les Britanniques, dont le centre d'activité se déplaça vers le nord en Flandre.

Commentaires

Au niveau stratégique, les opérations d'avril 1917 furent bien peu satisfaisantes du point de vue des Alliés. Comme il arriva si souvent sur le front occidental pendant cette guerre, on voit là l'effet du manque d'un choix bien net et soutenu du but à atteindre. On obte-nait d'importants succès locaux sans exercer un effet véritable sur le résultat de la guerre. Les plans élaborés en vue de l'exploitation étaient inefficaces, et la principale opération, dont celles de Vimy et de la Scarpe étaient censées être complémentaires, n'accomplit rien du tout.

Au niveau tactique inférieur, d'autre part, la bataille de la crête de Vimy présente un tableau brillant, celui d'un bon plan bien réalisé.

Pour toutes les armes et tous les services, ce fut la même chose, c'est-à-dire l'ardeur au travail couronnée de succès. L'artillerie lourde détruisit les défenses de campagne, réduisit au silence les batteries de l'ennemi et morcela ses réserves; l'artillerie de campagne établit un barrage parfait sous lequel l'infanterie avança progressivement en conformité d'un horaire exact, surmontant un centre de résistance après l'autre et allant d'un objectif à l'autre; à mesure qu'elle atteignait chaque objectif, elle le consolidait et disposait les mitrailleuses en prévision de contre-attaques.

On ramenait les blessés à l'arrière et on les soignait; munitions, rations et fourrage arrivaient en première ligne au moment voulu et dans l'ordre convenable; il n'y avait ni hâte ni confusion ni retard. Dans une mesure remar-quable, on peut suivre le déroulement de cette bataille d'après les ordres émis . . .

Le bombardement préparatoire supprimait la possibilité de la surprise au niveau stratégique, mais on obtint un degré utile de surprise tactique le 9 mars. Le succès remporté tenait en grande partie à la collaboration entre armes et services.

L'importance accrue de l'aide fournie par l'arme aérienne constitue à cet égard un aspect notable de l'opération. L'administration effi-cace dans le détail, comme tou-jours, fut l'avant-coursière de la victoire.

Enfin, les préparatifs minutieux et la peine qu'on s'était donnée pour s'assurer que chaque soldat comprît pleinement sa tâche contribua à produire et à maintenir le moral élevé nécessaire pour mener à bien une opération aussi formidable que le franchissement des défenses longuement préparées de l'ennemi sur la crête de Vimy.

(1) L'attaque du 17e corps d'armée britannique entre la Scarpe et la zone du corps d'armée canadien s'étendait jusqu'aux sections inférieu-res de la crête de Vimy, mais on la considère officiellement comme se rattachant à la première bataille de la Scarpe qui, de même que la bataille de la crête de Vimy, fait partie des batailles d'Arras de 1917.

in
L'HISTOIRE MILITAIRE à l'intention des étudiants canadiens
Textes présentés par
LE COLONEL C.P. STACEY, O.C., O.B.E., C.D., ANCIEN DIRECTEUR DU SERVICE HISTORIQUE DU QUARTIER GÉNÉRAL DES FORCES CANADIENNES
Sixième édition, quatrième révision
DIRECTION DE L’INSTRUCTION MILITAIRE QUARTIER GÉNÉRAL DES FORCES CANADIENNES

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